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Une myriade de Lucioles d’Art Pour éclairer la société
By Francis PARNY profile image Francis PARNY
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Une myriade de Lucioles d’Art Pour éclairer la société

Les lucioles, « points de lumière » que constituent les collectifs culturels sont, selon Pasolini, des formes de résistance à la fascisation et à l’uniformisation du monde.

 Une politique publique au service des porteurs de projets artistiques

 

Vendredi 12 septembre 2025 j’ai participé à une journée d’étude dans les locaux de la Maison des sciences humaines et sociales Paris Nord, à Saint-Denis. Il s’agissait de découvrir une exposition et de participer à deux tables rondes autour du thème unique : « Art, culture et espoir dans les périphéries urbaines de Rio de Janeiro et de Paris »

J’ai ressenti une véritable déflagration. 

Ainsi donc il est possible de proposer une politique qui remette l’art au cœur de notre société. Depuis combien de temps cela n’est-il pas arrivé ? 

Dans toutes les interventions des personnes brésiliennes qui étaient à l’université cette après-midi, le mot Art est revenu 5, 6 ou 7 fois ! Avez-vous remarqué que ce mot est absent de tout discours politique et même des projets des partis de gauche.

Il est vrai qu’en France, nous avons touché le fond dans la période du Covid qui n’a pas classé l’art et la culture comme des « biens essentiels », mais la pente libérale sur laquelle nous glissions depuis des années était fatale. Seul ce qui peut être marchandisé dans l’art, intéresse le capitalisme.

J’éclaire un peu mon propos

Deux chercheuses universitaires ont rendu compte de leurs travaux menés depuis plus de deux ans pour « explorer les formes de création et de résistance des collectifs culturels dans les territoires des banlieues Nord et Est de Rio de Janeiro et de Paris (Saint-Denis et à Stains).

Il s’agit de Silvia Capanema, franco-brésilienne, professeure à l’université Sorbonne Paris Nord (1) et d’Adriana Facina, brésilienne, professeure au Musée National/Université Fédérale de Rio de Janeiro (2).

Leur recherche s’est déroulée dans plusieurs collectifs culturels répartis dans les territoires des banlieues de Rio et de Paris. Elle visait à explorer les formes de création et de résistance de ces collectifs qui font de l’art le véhicule de beaucoup d’humanité, transmettent des pratiques artistiques ancrées dans ces territoires et portent des revendications sociales, telles que l’engagement associatif ou l’accès aux métiers artistiques.

Je vais rapporter quelques-unes de ces expériences. Mais je veux d’abord « éclairer » ce qui me semble essentiel et commun à toutes ces histoires.

Que l’on parle de quartier, de périphéries, de banlieues, ce n’est pas la localisation qui est essentielle mais la façon dont ces collectifs culturels s’inscrivent dans, et transforment, les rapports sociaux dans ces lieux. Une intervenante, brésilienne elle aussi, a rapporté les propos de Milton Santos, géographe brésilien, à propos de ces quartiers : « l’important c’est l’usage social dans ces territoires ». (3)

Nos territoires sont faits avant tout de rapports sociaux qui en déterminent souvent la configuration. On peut les subir et croire qu’ils sont à jamais inchangeables. Cela conduit les tenants du pouvoir à qualifier ces lieux de « zones de non-droit » ou de quartier « de relégation sociale », pour commencer par les stigmatiser avant même de réprimer toute tentative de révolte. Mais là comme ailleurs ces rapports sociaux peuvent être transgressés, transfigurés, pour générer une autre vie. Dans toute l’étude que l’on nous a présentée, dans tous les témoignages produits, des artistes, des citoyens ont montré que l’art pouvait être un facteur essentiel de cette transformation. Il agit d’abord en transformant symboliquement la réalité, offrant à chacune et à chacun un nouveau regard sur leurs lieux de vie, et leur donnant ainsi la force d’agir pour les faire évoluer. 

Dans ces conditions tout le monde comprend que l’art n’est pas un supplément d’âme mais quelque chose dont l’expression est vitale. 

Comme le souligne le commentaire d’une photo d’une Carioca (4) dans l’exposition :

« parfois on ne peut rien avoir mais on a la culture. C’est ce qui caractérise les Brésiliens. L’art motive. »

Dès lors on comprend aussi la référence aux lucioles, à ces « points de lumière » que peuvent constituer ces collectifs culturels ; ces lucioles dont Pasolini disait qu’elles constituaient des formes de résistance à la fascisation et à l’uniformisation du monde. 

Silvia Capanema et Adriana Facina se réfèrent également à Georges Didi-Huberman philosophe et historien français pour proposer de « penser ces collectifs culturels comme à de véritables points de lumière dans les périphéries urbaines composant des formes contemporaines du mouvement social ».

Evidemment la question se pose de savoir si la mise en place de Lucioles peut constituer le fondement d’une politique artistique et culturelle nationale. Vous comprendrez ici, qu’au-delà de la déflagration que j’ai ressentie dans cette journée, c’est la question qui me taraude en tant que « politique ». 

Au Brésil en tout cas, à partir de cette réflexion sur les « points lumineux » on notera que Gilberto Gil, ministre de la culture du premier gouvernement de Lula, a mis en place des « points de culture » en 2007 favorisant la labellisation et le financement de ces centres collectifs culturels. Il a rendu possible ainsi la création et le développement de nombreuses structures dans tout le territoire du Brésil. Et il faut noter que ces collectifs ont résisté pendant la période de pouvoir de Bolsonaro. 

Alors je repose la question essentielle : n’avons-nous pas besoin de faire grandir 10 000 lucioles sur notre territoire ? 

Nous allons y revenir. Mais revenons d’abord à tous ces témoignages écoutés dans la journée du 12 septembre à Saint-Denis.

À entendre nos amies brésiliennes et brésiliens on avait envie de les rejoindre tant les choix qu’ils exprimaient étaient délibérés, construits et tenaces. Mais la journée a démontré que les comparaisons sont possibles avec certaines expériences en France et notamment parce que la motivation est la même : il s’agit du « désir d’art ». 

Après il faut voir dans quelle condition historique et socio-économique se sont développés les différents projets culturels de nos pays. La présence publique par exemple n’a pas pesé de la même façon. 

Mais avant de reprendre ce point, je veux témoigner tout d’abord de la possibilité de parler le même langage dans tous ces quartiers, langage à la fois artistique, citoyen, social et culturel. 

La première table ronde portant sur le carnaval l’a démontré avec brio.

Bien sûr le carnaval à Rio est une institution mais il faut comprendre son mécanisme pour comprendre la profondeur de l’engagement artistique de ces populations. Le carnaval ne dure pas le temps d’un défilé. C’est une activité toute l’année. Elle commence dans diverses « écoles de samba » de la ville où la première question est de définir le « thème » (« Enredo ») du défilé de chaque école : s’agira-t- il de rendre hommage à une personne ou à une forme culturelle du passé et à partir de là de construire le récit que le char dans son déplacement va illustrer ? Tout le monde participe à ce choix, les couturières comme les chorégraphes et autres participants au travail commun. Regardez en annexe le choix des thèmes adoptés pour 2026. (5) Leur diversité est saisissante et ils peuvent parler aussi bien d’origine ancestrale de ces populations - liées notamment à l’esclavagisme - que de la contemporanéité au travers d’un président en exercice.

Après le choix du thème toute l’activité pendant un an servira ce choix dans la précision des costumes, dans la chorégraphie adoptée, dans le chant choisi par l’école de samba dont tous les membres devront savoir le chanter. Cette activité est parfois professionnelle, mal rémunérée, sans perspective de pérennisation. Et si cela pose un problème, l’essentiel pour tous ces travailleurs c’est d’être prêts à l’heure H quand le défilé commencera. Les écoles sont subventionnées mais le montant de ces subventions baisse.

Une telle entreprise collective historique, culturelle, artistique, est-elle possible dans notre pays à travers l’initiative citoyenne de collectifs qui se constituent ? 

Et bien des représentants de l’association « Action créole » à Stains ont démontré que oui. Eux aussi travaillent l’année entière au service de la culture afro caribéenne à travers les cours de danse des ateliers et des événements tout au long de l’année et ils participent activement au carnaval. L’art est le support de la transmission de leur culture caribéenne qui génère des pratiques artistiques pour les enfants, les familles, mais il porte aussi l’histoire, le colonialisme et des revendications. Par exemple quelqu’un dans la salle a demandé à cette association s’ils avaient fait quelque chose pour dénoncer les conséquences terribles du chlordécone. La réponse fut affirmative, cette question fut au cœur d’un défilé de carnaval avec des banderoles revendicatives.

D’autres témoignages de Saint-Denis ont conforté cette convergence des exigences. 

La compagnie « Tamèrantongue » se produit dans des quartiers, elle monte Shakespeare avec des comédiens où les professionnels côtoient amateurs adultes et enfants. Comme d‘autres leur subvention se réduit. 

Le jardin Haguette est également un formidable exemple d’engagement artistique et social qui devrait obliger à revoir les projets d’urbanisme des édiles. Les citoyens se sont approprié un espace devenu insalubre pour en faire un jardin vivrier. Chaque jour ceux qui y travaillent entendent parler au moins cinq langues différentes. Ensemble ils ont décidé de créer une chorale, de faire des spectacles de chant ou de théâtre régulièrement dans cet espace et cela bien sûr a renforcé la cohésion et l’unité de ce peuple créolisé. 

L’ancienne municipalité voulait construire un immeuble à la place de ce jardin. La nouvelle, sans doute parce que le maire est socialiste, propose un compromis. Construire de petits immeubles en préservant le jardin au milieu. Mais elle propose également le transfert de la gestion du jardin à la municipalité. Pour quelle raison ?

Il est probable que ces mêmes élus locaux soient satisfaits des prestations du festival de Saint-Denis. Et en effet personne ne va mettre en cause leur qualité. Mais présenté dans l’après-midi universitaire ce festival a été caractérisé par la volonté de mettre en valeur le patrimoine, c’est-à-dire principalement la basilique de Saint-Denis. D’accord, c’est un objectif louable. Mais dans la salle une interpellation singulière a questionné le contenu même de cette valorisation. « Est-ce que le groupe NTM, originaire de Saint-Denis, adulé de milliers de jeunes dans cette ville s’est produit dans la basilique » ? Malheureusement non et pourtant ce patrimoine aurait sans doute été découvert par des tas de personnes qui ne sont jamais entrées dans la basilique.

Cela pose la question de la nature de l’intervention publique. Nous avons en France une tradition de l’action de l’État pour protéger l’ensemble des biens communs. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? L’art et la culture se portent-t-ils mieux que la santé ou l’éducation ?

Dans d’autres pays où les dictatures ont supprimé toutes les actions publiques en faveur de l’art, leur remplacement par de nouveaux gouvernements se traduit souvent par la reconstruction localement ou régionalement d’une action publique en soutien de celles et ceux qui portent les projets artistiques. J’ai eu l’occasion de le constater dans la région de Santiago du Chili où l’institution locale reconstruisait une sorte de direction régionale de l’action culturelle qui avait été supprimée sous le régime de Pinochet.

La question d’une nouvelle politique en faveur de l’art, de la culture peut-elle se construire sans envisager les formes qui permettent d’associer la population, l’ensemble des citoyennes et des citoyens à la remise au cœur de notre société de l’activité artistique, de la création, du rêve et de l’espoir ?

Je suis persuadé pour ma part qu’une politique mettant en place 10 000 lucioles dans notre pays changerait fondamentalement les choses.

Tous ces témoignages que j’ai entendus à Saint-Denis m’ont rappelé comment entre 2004 et 2010 j’ai mis en place une politique régionale culturelle du spectacle vivant en Île-de-France qui n’existait pas. Excusez cette incursion individuelle et ce rappel de ma fonction de vice-président de l’époque.

L’essentiel c’est que j’étais allé en 2003 en Avignon où il ne se jouait aucun spectacle, les intermittents étant en grève. Les nombreux échanges que j’ai eus avec tous ces artistes en grève m’ont permis de proposer, un an après, une politique fondée sur des principes qui permettent de donner un sens à une politique publique en faveur de l’art. 

Tout d’abord, l’argent public doit être donné aux porteurs de projets artistiques, à celles et ceux qui créent. La décentralisation culturelle française s’est faite au travers de l’implantation dans tout le territoire de grosses structures : Maison des arts, CDN, Scènes nationales, etc. Mais aujourd’hui ces grosses structures sont dans l’impasse et leurs directeurs démissionnent souvent en disant simplement qu’ils n’ont plus de « marge artistique » c’est dire que l’essentiel des subventions servent à financer le coût de la structure. Ce qu’ils désignent par l’horrible mot « marge » c’est l’argent consacré à la création. Alors peut-être faut-il donner cet argent en priorité aux porteurs de projets artistiques où qu’ils soient.

Ensuite il faut donner du temps aux créateurs. Un projet artistique se déploie dans le temps, il s’expérimente, il faut que celle ou celui qui le porte ne soit pas contraint chaque année de tendre la sébile auprès du prince qui voudrait bien lui donner de l’argent. Pour l’Île-de-France entre 2004 et 2010 nous avons conclu plus de 350 conventions avec des compagnies ou des petits théâtres très divers, des conventions sur trois ans et qui pour l’essentiel durent encore aujourd’hui. 

Enfin il faut favoriser ce qui permet de partager l’ART avec toutes et tous et un effort pour l’emploi qui stabilise l’action artistique. 

Concernant le partage comment ne pas voir que les grosses structures que j’évoquais suppriment en premier les actions « hors les murs » qui favorisent pourtant la découverte de l’œuvre par de nouvelles personnes. Les compagnies implantées dans des villages, dans des quartiers, les « petits » théâtres ont évidemment plus de spontanéité dans leur rapport à l’environnement social et culturel. Je me risquerais à dire que 10 000 lucioles valent mieux que trois grosses structures. Rappelons aussi que la population ouvrière qui se rend au théâtre représente toujours 4 % du public 50 ans après la décentralisation. 

Et bien sûr il faut conforter l’emploi, ce qu’il est nécessaire de dire plus fortement aujourd’hui, alors que la réduction des crédits aux compagnies indépendantes, aux théâtres dits intermédiaires, aux théâtres de recherche va se traduire par un des plus grands plans de licenciement national et cela au moment où le ministère de la culture annonce qu’il n’y aura plus aucun paiement du FONPEPS jusqu’à la fin de l’année. (6) 

Désert culturel ou myriade de lucioles il faut choisir.

Bien sûr, une politique publique en faveur « des » arts et de la culture suppose également de nouvelles orientations pour l’Éducation nationale. L’éducation artistique, la transmission de l’histoire des arts et le développement de la pratique artistique doivent être pensés ensemble, afin de permettre à toutes et tous d’y avoir véritablement accès.

Mais rien ne peut nous faire sous-estimer qu’une telle politique nécessite avant tout que des étoiles éclairent notre ciel.

 

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 Notes

1 - Silvia Capanema est, par ailleurs, insoumise communiste conseillère départementale de la Seine-Saint-Denis

2 - Adriana Facina est également professeure invitée à l’IHEAL (Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine) Sorbonne Nouvelle et financée par le CNPq (conseil national de développement scientifique et technologique).

3 - Milton Santos né à Bahia et décédé en 2001 est un géographe brésilien lauréat du prix Vautrin-Lud de géographie, considéré comme l’équivalent d’un prix Nobel.

4 - Carioca désigne une personne de Rio de Janeiro, sa culture, sa musique, la danse et le mode de vie spécifique à cette ville

5 - Trois exemples de « thème » des écoles de Samba c’est-à-dire Erendos 

Ecole de Niterói, Enrendo : « Du haut du mulungu surgit l’espoir : Lula, l’ouvrier du Brésil »

L’enredo racontera l’incroyable parcours de Lula, ce garçon né dans le Nordeste, métallurgiste et leader syndical qui, par son travail et sa détermination, est devenu le premier président ouvrier du pays.
Ça sera l’histoire d’une ascension qui symbolise l’espoir et la possibilité pour chacun de s’élever dans la vie.
Le « mulungu est un arbre typique du sertão (région brésilienne) qui a été choisi comme symbole d’enfance et qui servait de jouet au jeune Lula

Ecole de Imperatriz : En 2026, Imperatriz Leopoldinense fera vibrer l’avenue avec un enredo consacré à Ney Matogrosso, figure iconique de la musique populaire brésilienne.
Ce chanteur à la voix inimitable et à la présence scénique magnétique a révolutionné la scène musicale dans les années 1970
Ses performances, mélange de théâtralité, sensualité et transgression, ont fait de lui un symbole de liberté artistique 

Ecole Primeira de Mangueira : Erendo : « Maître Sacaca de l’Enchantement Tucuju — Le gardien de l’Amazonie noire » l’école mettra en lumière la culture afro-indigène de l’Amapá, un territoire rarement célébré dans le sambodromo.
Raimundo dos Santos Souza (1926-1999), connu comme Mestre Sacaca, était une figure incontournable du carnaval local, jusqu’à incarner le Roi Momo pendant vingt ans. Aujourd’hui, son héritage vit à travers le musée qui porte son nom.

6 - FONPEPS : Dispositifs de soutien à l’emploi du plateau artistique de spectacles vivants diffusés dans des petites salles

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