Invité par le groupe d’Action Sète l’insoumise, Allan Popelard, co-responsable du département géographie de l’Institut La Boétie, directeur de collection aux éditions Amsterdam est venu présenter début février à l’Espace Citoyen le livre « Pour un nouveau communalisme, les communes au cœur de la révolution citoyenne, » dont il est co-auteur. Il en annonce les principales questions posées : « Comment rompre avec l’ordre communal établi depuis des décennies, en finir avec des alternances sans alternative et le despotisme représentatif ? Comment faire des communes le creuset d’un projet d’émancipation ? »
Nombreux citoyens et citoyennes engagées dans la liste Nouvelles Pages pour Sète ainsi que des militant·es insoumis·es, écologistes et communistes, et même anarchistes, mais aussi de simples curieux·ses sont venu·es débattre de ce thème qui revient en force dans le débat politique sans pour autant être toujours défini. À ce public averti, « praticien » et exigeant, Allan Popelard propose deux regards rétrospectifs.
RENOUER AVEC LES TRADITIONS RÉVOLUTIONNAIRES DU COMMUNALISME
Un premier regard, historique, sur les origines du communalisme avec ses deux racines. D’un côté la tradition libertaire-anarchiste théorisée par Murray Bookchin, qui se construit en marge du système et vise à terme le dépérissement du pouvoir central. Il trouve sa traduction contemporaine dans le Rojava. Et puis celle de la Révolution française de 1789 qui place la commune comme cellule de base de l’intervention populaire dans le cadre d’un état néanmoins jacobin. La Commune de Paris a donné moins d’un siècle plus tard un bref mais spectaculaire exemple. En 72 jours, ont été mises en place la révocabilité des élus, la séparation des églises et de l’État, la réquisition des logements vacants, l’interdiction de congédier les locataires ou encore le droit au travail. Il s’agit pour Allan Popelard de « renouer les liens avec ces traditions communales qui ont permis aussi au siècle dernier de grandes avancées en terme social et culturel et de les repenser au regard des enjeux d’aujourd’hui » : à savoir l’urgence de la planification écologique, la nécessité d’étendre le domaine des biens communs que sacrifient les intérêts financiers, et la création de nouveaux droits.
LES COMMUNES VENDUES AUX STRATÉGIES DU CAPITAL
Le second regard est de nature plus économique et spatiale. Le géographe marxiste démontre comment les néolibéraux ont littéralement corseté la gestion des collectivités, notamment via l’intercommunalité hors de contrôle citoyen, pour permettre au capital de resserrer son emprise. « L’espace est continuellement produit, détruit, reconstruit, pour repousser les limites du profit » : de la multiplication des ronds-points à la prolifération des grandes zones commerciales, des projets autoroutiers ruineux aux opérations de rénovation urbaine (dont le solde de logements sociaux est toujours négatif), de la transformation du logement en marchandise à la main mise de quelques grands groupes privés sur la restauration collective, les transports, la gestion de l’eau et des déchets, la santé…. et ce jusqu’à la dernière étape de la vie, le secteur funéraire, tombé sous la coupe de FUNECAP et d’OGF-PFG grâce à la loi de 1993 de libéralisation (dite loi Lesur.)
ASPHYXIÉES POUR MIEUX LES SOUMETTRE
Assommées par les transferts de compétences et appauvries dans leurs ressources, les collectivités n’ont plus les moyens d’assumer leurs missions et se trouvent mises en concurrence les unes par rapport aux autres. De fait, « c’est la fin de la libre administration des communes » pourtant inscrite dans la loi. « On assiste à une politique de l’offre à l’échelle des communes, une accumulation du capital par dépossession. Entre les deux, un front de gentrification qui expulse les classes populaires des centres urbains », phénomène auquel est fortement confrontée l’île singulière qui se trouve en plus pénalisée par le surtourisme.
RUPTURE AVEC LA LOGIQUE DE MARCHANDISATION
C’est pourquoi, recommande Allan Popelard, des conseils municipaux se réclamant d’une gauche de rupture doivent à tout prix stopper les privatisations, remunicipaliser tout ce qui peut l’être, étendre les services publics. « Il faut rompre avec les logiques marchandes » qui ont fait des collectivités publiques (et à travers elles, leurs habitant·es) les vaches à lait des grands groupes du BTP, de la restauration et des réseaux de transport et de ressources. Tout est fait pour faire croire que cela est impossible. Or Allan Popelard rappelle qu’il existe un réel mouvement en faveur du retour en régies publiques de l’eau, en France, mais aussi à l’étranger, tout comme dans le domaine funéraire. À Genève par exemple, les obsèques sont entièrement socialisées, c’est-à-dire financées par cotisation universelle, ou dans certaines villes où des services funéraires se créent sous forme municipale ou coopérative. Le même mouvement commence à se constater en matière d’alimentation collective. Maintes expérimentations sont tentées pour sortir de l’alimentation industrielle, en lien avec les exigences de santé publique, d’égalité et d’écologie, adossées à une production locale. La conscience grandit que les grands groupes qui se partagent actuellement les marchés et délégations de services publics ne sont pas à même de répondre ni aux besoins des usagers ni aux défis climatiques.
URGENCE POUR FAIRE DU LOGEMENT UN DROIT ET NON PLUS UNE MARCHANDISE
La construction de logements publics est aussi au cœur du dispositif de la reconquête des droits. « il y a urgence absolue : 350 000 victimes du sans-abrisme en France, 16 000 pour la seule ville de Marseille », ville où réside Allan Popelard qui pense que les maires doivent revendiquer le droit de réquisition des locaux inoccupés. Il rappelle que la France compte 6 millions de m2 de bureaux vides et 3,1 millions de logements vides dont 900 000 le sont depuis plus de trois ans. Impossible ? Il cite l’exemple de la capitale autrichienne où 62% des logements sont sociaux et le loyer ne représente que 8% des revenus. Ou encore l’expérience de villes en passe de gagner leur bras de fer contre les plates-formes de location saisonnière.Dans le débat qui a suivi, même si toutes les questions traitées dans le livre n’ont pu être abordées, celles de la lutte contre les déserts médicaux, de la démocratie directe, de l’économie sociale et solidaire, de la gestion de l’eau et ses crises sanitaires successives et bien sûr du logement ont été débattues à partir d’exemples locaux concrets. Chacun a pu mesurer l’héritage de plusieurs décennies de gestion communiste dans l’existence à Sète d’un solide patrimoine de logements sociaux, même si celui-ci s’avère aujourd’hui insuffisant, ou d’un complexe funéraire resté en régie publique malgré les tentatives de privatisation. L’ancien maire François Liberti a aussi rappelé tout ce qui a été privatisé entre les mandats Marchand et Commeinhes et la place prise par les promoteurs immobiliers dans les choix d’aménagement. Mis en écho avec le programme de la liste Nouvelles Pages à l’élaboration duquel beaucoup des personnes présentes au débat ont contribué, ces échanges ont permis de mettre en perspective et en dynamique le projet ambitieux dont elles sont collectivement porteuses.
Source : https://plurielle.info/